José Dufosse

La Vierge d’Intitapu

La foule des pèlerins attendait en silence qu’elle apparut enfin. Sa sortie était prévue pour midi, au moment même où l’antique horloge du clocher sonnerait le douzième coup, et des dizaines de paires d’yeux, aveuglés par l’éclat du soleil sur les parois blanchies à la chaux de l’église, fixaient le mouvement régulier des aiguilles. Certains s’étaient mis en route dès les premières lueurs d’une aube glaciale. Des silhouettes, emmitouflées dans des ponchos, avaient marché en groupes sur des chemins sinueux et poussiéreux qui tous menaient au village d’Intitapu . Quand le soleil émergea enfin de derrière les flancs du volcan, les villageois aperçurent les premiers pèlerins qui arrivaient pour célébrer, avec eux et comme chaque année, la fête de la Vierge. Alors, pèlerins et villageois restèrent figés dans leurs mouvements. Les uns interrompirent leur marche et les autres cessèrent toute activité pour regarder, une fois de plus, le soleil se lever. L’apparition quotidienne de leur ancien dieu, qu’il leur était interdit d’honorer officiellement depuis des siècles, entretenait en eux les souvenirs d’une splendeur passée dont l’écho ne cessait de résonner jusque dans les plus profondes vallées andines. Inti, le dieu Soleil, ne les avait pas abandonnés. Il revenait chaque matin leur prodiguer chaleur et lumière, seuls réconforts pour ces existences misérables et besogneuses.

Le silence résigné et séculaire des peuples andins attendait, pour se briser, que le Soleil ramenât un jour, avec lui, son Fils, celui qui leur rendrait la dignité et la liberté. Villageois et pèlerins regardèrent Inti s’élever lentement dans le ciel, effaçant les dernières traces de la nuit, diluant l’éclat des ultimes étoiles dans son irrésistible puissance, réchauffant la terre, les hommes et les animaux de son incomparable rayonnement. Mais Inti ne fit rien de plus que ce qu’il faisait chaque jour et aucun miracle ne se produisit : le Fils du Soleil n’était toujours pas là.

La vallée fut inondée de lumière, et les murs blancs de l’église et de son clocher captèrent le regard des pèlerins qui reprirent leur route tandis que les villageois retournaient à leurs occupations. Aujourd’hui, le village honorait la Vierge, la mère de leur nouveau Dieu, auprès de laquelle ses habitants, et tous ceux des vallées voisines, venaient chercher protection et réconfort. Alors qu’Inti tardait à les secourir, la Vierge, elle, avait daigné descendre parmi eux ou plutôt parmi les ancêtres des actuels villageois, deux cents ans auparavant. Elle était en effet apparue, disait-on, à une jeune paysanne de la vallée, et une église avait été érigée à l’emplacement même où le prodige s’était réalisé. La Vierge n’avait fait aucune révélation extraordinaire. Elle avait simplement demandé qu’on lui élevât, dans cette vallée, une église où l’honorer et la prier. A chaque date anniversaire, les pèlerins affluaient à Intitapu dans l’espoir d’assister à une nouvelle apparition, mais de nombreuses générations avaient passé, et depuis plus aucun miracle ne s’était produit. Beaucoup se demandaient d’ailleurs si les dieux, quels qu’ils fussent, n’avaient pas abandonné les hommes, laissant les plus faibles et les plus pauvres d’entre eux à la merci des riches et des puissants, et d’autres répondaient que ce n’étaient pas les dieux qui étaient partis, mais les hommes qui leur avaient tourné le dos.

Leur ferveur n’avait cependant pas faibli, et ils étaient encore venus nombreux, ce jour-là, se rassembler autour de l’église. A l’intérieur, le Padre Juan attendait, le cœur battant, le signal convenu : les douze coups de midi. La cérémonie obéissait à un rituel très précis, consacré par la tradition depuis presque deux siècles. Une dernière fois, il se répéta, pour lui-même, le déroulement des événements : au dixième coup, il devait apparaître sous le porche, au onzième, il devait avancer de trois pas tandis qu’au douzième, les premiers porteurs devaient émerger de l’obscurité de l’église, offrant à la foule l’image de la Vierge, vêtue de bleu et de dentelles, coiffée d’une couronne d’étoiles dorées, cernée de fleurs blanches en papier, les mains jointes et levant au ciel des yeux remplis d’une compassion universelle.

C’était la première fois que le Padre Juan venait officier à Intitapu [1]. Le Père Eduardo, supérieur du séminaire San Esteban de Arique [2], lui avait demandé de remplacer, au dernier moment, le vieux Padre Isidro, cloué au lit par une affreuse et subite crise de rhumatismes. C’est lui qui, entre deux grimaces de douleurs, avait expliqué à Juan tous les détails de la cérémonie annuelle d’Intitapu. Dès qu’il était entré dans l’église, et qu’il s’était retrouvé face à la petite chapelle intérieure, située à l’endroit même de l’apparition, une intense émotion s’était emparée de lui. Il avait eu conscience de se trouver dans un lieu sacré, rempli de l’esprit divin. Jamais auparavant une telle sensation ne s’était produite, et il en avait été enivré jusqu’à l’extase. Il s’était agenouillé face à la statue de la Vierge, dont il était séparé par des grilles, et que l’on sortirait, d’ici quelques heures, pour une procession à travers le village et jusqu’au sommet du cerro [3] d’où s’élevait la Pierre de l’Inca, un étrange monolithe que l’on disait avoir été planté là par la Pachamama [4] dans un accès de colère contre l’église qui venait d’être achevée en l’honneur de la Vierge, sa rivale, et certains étaient même allés jusqu’à prétendre que l’énorme bloc de pierre, qui devait s’abattre initialement sur l’église, avait été dévié de sa trajectoire par l’intervention d’Inti qui ne souhaitait pas se fâcher avec la mère du Christ.

A onze heures, le Padre Juan était sorti de sa prière pour accueillir les quatre porteurs et deux femmes du village. Elles étaient chargées de nettoyer la statue, de l’habiller de vêtements neufs et d’installer les fleurs en papier, et l’une d’elles devait avoir à peine vingt ans.

« Elle s’appelle Inocencia Melendez, apprit l’un des porteurs au Padre. L’autre, c’est sa mère, Dona Anna Melendez. »

L’homme lui révéla également qu’elles étaient les descendantes directes de la petite paysanne qui avait été témoin de l’apparition, et qu’elles jouissaient, à ce titre, de l’honneur et du privilège de préparer la statue pour la procession. Avant de commencer leur ouvrage, les deux femmes s’agenouillèrent côte à côte pour prier, puis la plus jeune se leva et se dirigea vers le Padre qui se tenait à l’écart. « Les clés, s’il vous plait, Padre... », demanda-t-elle avec respect et douceur.

Juan resta à la regarder, sans un geste. Le trouble qui l’avait assailli dès son arrivée dans l’église, et qu’avait maintenu la ferveur de sa prière, n’avait fait que croître lorsqu’il avait vu la jeune fille sortir de la sacristie par laquelle elle et sa mère avaient pénétré dans la nef. Il avait cru un instant que la Vierge lui apparaissait, à lui aussi, et il lui avait fallu passer sa main sur ses yeux pour s’assurer totalement que la jeune fille était tout ce qu’il y avait de plus réel.

« Les clés, Padre... », répéta Inocencia qui pensait n’avoir pas été entendue la première fois.

Toujours silencieux, et captivé par le profond regard de la jeune fille, dans lequel il semblait chercher les traces de l’ancienne apparition, il lui tendit enfin, d’une main tremblante, les deux grosses clés qui ouvriraient les grilles de la petite chapelle.

Deux des porteurs y entrèrent et s’emparèrent, avec la plus extrême délicatesse et le plus profond respect, de la statue qu’ils déposèrent sur un socle qui ne servait que pour la procession annuelle, et qui avait été confectionné, à cet effet, avec les dernières réserves d’argent des mines autrefois fabuleuses de Potosi [5]. Une fois la statue assurée sur son socle, les hommes s’écartèrent pour laisser les deux femmes accomplir leur rituel familial. L’assurance de leurs gestes et la douceur de leurs mouvements autour de la statue plongèrent les cinq hommes, uniques spectateurs privilégiés de cette cérémonie secrète, dans une profonde émotion silencieuse que seules les rumeurs de la foule, rassemblée à l’extérieur, venaient troubler.

Puis Juan se rendit dans la sacristie pour se préparer. Il enleva sa veste qu’il posa sur une vieille chaise en bois, versa de l’eau dans une bassine pour se rafraîchir les mains et le visage, se peigna face à un miroir brisé qui lui renvoyait son image déformée. Il s’immobilisa quelques instants, scrutant dans le miroir les signes de ce trouble étrange dont il avait senti les vagues monter en lui à la vue de la jeune Inocencia. Mais il semblait toujours le même. Ses yeux noirs et profonds, dont l’air constamment mélancolique pouvait seul trahir une nature romantique et perturbée, ses cheveux brillants et fins qui encadraient un visage encore empreint des douceurs de l’adolescence, ce nez droit, identique à celui de son grand-père, qui surmontait une bouche aux lèvres fines. Sa silhouette, ensemble harmonieux de minceur et de grandeur, ainsi que la distinction de ses manières élégantes rappelaient en lui une origine aristocratique qui s’exprimait tout en nuances et délicatesses. Oui, il était bien toujours le même dans ce miroir brisé, mais plus tout à fait cependant. Ce village qu’il ne connaissait pas, cette église qui l’écrasait de toute sa puissance sacrée, ces deux femmes à l’aura si palpable, et surtout cette jeune fille, Inocencia, si belle, si troublante, si attirante... Le cœur de Juan se mit à battre plus fort. A sa tempe gauche, une veine s’affolait, signe chez lui d’une nervosité incontrôlée. Malgré l’accueil chaleureux que les villageois avaient réservé à ce prêtre qui leur était inconnu, et malgré l’honneur qu’il y avait à officier dans cette église si particulière, Juan eut soudain envie de partir pour mieux échapper à ce malaise aux accents si nouveaux pour lui. Il n’avait jamais faibli, ni reculé devant les tâches que lui confiait le Père supérieur duquel il avait su gagner non seulement la confiance, mais aussi l’affection. L’un des porteurs vint le prévenir que l’heure approchait pour la cérémonie, et qu’il ne fallait plus tarder. Juan ne pouvait plus reculer désormais. Il devait poursuivre son office quoiqu’il pût arriver par la suite. Il enfila sa chasuble, baisa l’étole avant de la déposer soigneusement sur ses épaules, prit son missel et regagna la nef.

Les deux femmes avaient terminé de nettoyer et d’habiller la statue qui resplendissait maintenant dans toute sa beauté. Une nouvelle bouffée d’émotions s’empara du jeune prêtre dont les doigts se crispèrent sur le missel. La jeune fille et sa mère, visiblement satisfaites, restèrent quelques minutes à admirer le fruit de leur travail. Cela faisait vingt-trois ans que Anna Melendez habillait la Vierge chaque année, mais il lui semblait qu’elle n’avait jamais été aussi belle qu’en ce jour. Une fois encore, les villageois et les pèlerins loueraient les soins qu’elle y avait mis avec l’aide de sa fille. Celle-ci inaugurait, en ce dimanche de fête, sa première cérémonie d’habillage. Inocencia avait en effet eu vingt ans cette année, et à ce titre elle pouvait désormais se joindre à sa mère pour cette cérémonie que seules les aînées de la famille pouvaient accomplir. Et fort heureusement depuis deux siècles, les filles étaient nées en abondance, permettant ainsi la perpétuation de la tradition qui ne serait interrompue que le jour où la première née de la famille donnerait naissance à un garçon.

Alors qu’Inocencia et sa mère disparaissaient dans la sacristie, les quatre porteurs prirent position à l’extrémité de chaque brancard. Le premier coup annonçant midi à l’horloge du clocher résonna dans l’église sombre et silencieuse, et les quatre hommes les plus forts du village, réprimant une grimace, hissèrent la statue et son socle d’argent. Juan la regarda s’élever, mais alors qu’il aurait du être réconforté par l’ascension à laquelle il assistait, il se sentit étrangement menacé. Il ne retrouvait pas, dans cette représentation éblouissante de la Vierge, les preuves de son amour pour lui. Honteux et confus, il baissa les yeux et se retourna pour s’apprêter à sortir de l’église. Au dixième coup, comme convenu, il apparut sur le seuil de l’église et il fut si aveuglé et surpris par la puissance du soleil, alors que l’obscurité régnait dans l’édifice, qu’il ne distingua pas tout d’abord la foule des pèlerins qui s’agenouilla dans un seul et même mouvement. Au onzième coup, il avança avec hésitation et, alors que résonnait l’ultime coup d’horloge, la Vierge apparut enfin, auréolée d’or et de gloire sous les rayons d’Inti, le dieu Soleil. La foule poussa un murmure d’admiration et de soulagement. La Vierge était encore là, resplendissante et bienfaisante, implorant la grâce du Seigneur pour ces pauvres êtres réunis autour d’elle.

Toujours aveuglé par le soleil, Juan entama un « Je vous salue, Marie, pleine de grâce » qui fut repris par l’ensemble des fidèles. La prière terminée, Juan lança une bénédiction à sa gauche et à sa droite avant de donner le signal du départ de la procession. De la même façon qu’elle s’était agenouillée, la foule se releva en un seul mouvement tandis qu’un orchestre d’instruments à vent ouvrait la marche, suivi du Padre, de la Vierge, dont les adorateurs cherchaient à toucher les vêtements avant de s’insinuer dans le long cortège qui commençait à se former. Les étendards colorés, portant les noms des différentes communautés et provinces voisines, s’élevèrent dans le ciel, leurs galons dorés flottant sous une brise légère. Coiffées de leur chapeau en feutre, serrant leurs plus jeunes enfants contre elles ou les portant sur le dos grâce à un châle ingénieusement noué sur le devant, leurs longues nattes de cheveux noirs, reliées entre elles à leurs extrémités, par un morceau d’étoffe ou quelques brins de laine teintée, les femmes cheminaient ensemble derrière la Sainte Vierge dont elles ne quittaient pas des yeux la silhouette familière et rassurante. Les hommes, tout aussi recueillis et impressionnés que leurs épouses par la solennité de l’événement, fermaient la marche, chapeau à la main et murmurant des prières de protection pour les récoltes et les troupeaux de lamas. Les enfants, quant à eux, passaient indifféremment de la tête à la queue du cortège, sautillant aux accents de la musique, observant, mi-apeurés mi-intrigués, la statue de celle à qui l’on rendait tant d’honneurs.

Après avoir fait le tour de l’église, qu’un vaste mur d’enceinte séparait du reste du village, la procession s’engagea dans la rue principale qu’elle parcourut avec lenteur. Au détour d’un croisement, Juan aperçut Inocencia et sa mère qui regardaient passer le cortège de loin. Le jeune prêtre se demanda quelles raisons pouvaient bien les tenir ainsi éloignées de la procession, alors que leur place, en tant que descendantes de la miraculée, aurait du être immédiatement après la Vierge. Son esprit tout entier tendu vers l’accomplissement de sa mission, qu’il était pourtant prêt à abandonner quelques minutes auparavant, Juan avait choisi de se réfugier dans la prière pour chasser ce terrible malaise qui lui avait même fait craindre, pendant un court instant, la présence de la Vierge au-dessus de lui. Mais la vision fugitive d’Inocencia, appuyée contre le mur d’une maison, le replongea dans les plus affreux supplices. Oppressé par la foule qui l’entourait, Juan ouvrit son missel espérant y trouver un refuge de solitude et de sérénité. Une image sainte, reproduction d’un tableau de Raphaël, et dont Juan se servait comme marque page, glissa de son missel sans qu’il le remarquât. L’image tomba sur le chemin poussiéreux avant d’être foulée par des dizaines de pieds.

Comme prévu, le cortège se mit à gravir la colline avant de s’arrêter, à son sommet, près de la Pierre de l’Inca. Les musiciens cessèrent de jouer. Juan suivit des yeux la statue que les porteurs allèrent déposer au pied de l’énorme rocher, puis il s’avança vers la foule qui s’éparpillait tout autour, sur les flancs caillouteux de la colline. Les étendards claquaient dans le vent qui soufflait ici bien plus fort et dont Juan apprécia la vivifiante fraîcheur. Il ferma les yeux et offrit son visage au vent, espérant qu’il emmènerait avec lui l’image de plus en plus obsédante d’Inocencia.

Il rouvrit enfin les yeux et découvrit les lieux où il se trouvait. La vallée s’étendait à ses pieds, immense et verdoyante, traversée, dans toute sa longueur, de nombreux ruisseaux d’où partaient de minces canaux d’irrigation se ramifiant vers de petites parcelles de cultures, protégées des lamas et des nandous [6] par des murets de pierres. Perchée entre deux cordillères inhospitalières, la vallée faisait partie d’un ensemble de hauts plateaux sur lesquels la vie avait réussi, malgré le froid et le vent, à émerger, à se développer et à se maintenir. Longtemps, Intitapu n’avait été qu’un simple hameau aymara [7] constitué de quelques maisonnettes en adobes [8] et aux toits de chaume. Mais depuis la fameuse apparition, et la construction de l’église qui s’en était suivie, le hameau était devenu un village avec sa place pour les marchés et les jours de fête, avec ses rues pavées qui épousaient maladroitement le relief, et ses maisons qui s’étaient multipliées. L’endroit devint ainsi un important centre d’échanges commerciaux sur la route qui menait des abords sauvages du Pacifique jusqu’au cœur de l’Empire espagnol du Haut Pérou. Mais les guerres d’indépendance et les conflits frontaliers que s’étaient livrées les jeunes nations sud-américaines, au cours du XIXe siècle, avaient fortement porté atteinte à la prospérité d’Intitapu. Les dictatures successives, quant à elles, avaient fini par porter un coup fatal à l’identité indienne qui s’exprimait encore sur ces hauts plateaux. Le village ne conservait donc plus de cette splendeur passée que son église et l’histoire de sa miraculeuse fondation.

Juan quitta le village des yeux pour les porter à l’est, là où se dressaient les flancs parfaitement coniques, et éternellement enneigés, du volcan Intitapu qui avait donné son nom au village et à la vallée. Il était là, hiératique et majestueux, offrant à des kilomètres à la ronde sa présence à la fois protectrice et menaçante. Tout le monde avait oublié la date de sa dernière éruption, mais les nombreux rochers volcaniques, qu’il avait un jour craché à la face des hommes, et qui s’éparpillaient tout autour de lui, pouvaient encore témoigner de la violence dont il savait être capable. La blancheur du cône volcanique contrastait fortement avec le chapelet de collines caillouteuses, à la couleur de cendre, qui enfermaient la vallée d’une forteresse naturelle.

Juan fut tout entier envahi par la beauté de ces lieux dont il n’avait jamais soupçonné l’existence. De son pays, il ne connaissait que Santiago, et depuis peu la ville d’Arique qui se situait presque au sommet de cette épine dorsale que semblait être, vu sur une carte, le Chili. Il écarta les bras comme pour mieux enserrer le paysage. Les fidèles prirent ce geste pour un signal de grâce, et s’agenouillèrent une nouvelle fois. Le jeune prêtre regarda tous ces visages aux traits marqués par le froid et le soleil, ces yeux noirs fixés sur lui, ces hommes et ces femmes qui constituaient, à eux seuls, tout ce que cette région des Andes avait de plus humain et de plus chaleureux. Lui, l’enfant de la ville, le petit-fils d’un vieux général respecté, l’enfant sans père ni mère, n’avait rien de commun avec eux, sauf peut-être l’amour de Dieu. Entre eux, ils parlaient une langue qui lui était étrangère, ils vivaient sur une terre qui lui semblait si hostile, ils pratiquaient encore des rites dont jamais il ne percerait le plus infime mystère. Il avait, sous ses yeux, l’un des premiers peuples d’Amérique, et il se sentait affreusement étranger malgré leur accueil si chaleureux.

Sans prononcer un seul mot, Juan adressa sa bénédiction aux fidèles qui se signèrent avant de se relever. Puis du groupe que constituaient les autorités de la communauté, sortit un homme âgé, frêle et courbé. Coiffé d’un chullo [9], il avait revêtu, sur ses vêtements occidentaux, un large poncho aux bandes colorées. C’était le yatiri [10], celui qui procédait aux divinations, celui qui parlait aux achachilas [11], les esprits de la montagne, le sage qui avait la confiance de la Pachamama. Le vieux sorcier n’adressa aucun regard au Padre qui s’écarta pour lui céder la place. Le yatiri s’agenouilla, sortit de sous son poncho une large étoffe qu’il déposa à terre avant de l’ouvrir délicatement. A l’intérieur, Juan distingua divers objets qui le surprirent. Il y avait des plumes, des figurines représentant des animaux, des bouts de laine, des feuilles de coca [12] et tout un ensemble de confiseries. Le sorcier remit rapidement de l’ordre dans tout cet assemblage hétéroclite avant de se lancer dans une série d’incantations. Juan ne comprenait rien à la langue qu’il employait, mais quelques mots, comme ceux de Pachamama, achachilas ou encore Inti, semblaient revenir régulièrement dans sa bouche. Tout comme le jeune Padre s’adressait lui-même à Dieu, le vieux sorcier invoquait les divinités de son peuple. Le yatiri se leva enfin, et de la poche de son pantalon usé, il sortit une petite bouteille en plastique qui contenait de la chicha [13]. Il reprit ses incantations en versant, tout d’abord, quelques gouttes du liquide sur le sol, puis sur l’ensemble des objets auxquels il mit ensuite le feu avec un petit briquet. Il prononça d’autres formules magiques tout le temps que durât cet autodafé, puis d’une poignée de terre, il éteignit les dernières flammes. Il referma le drap, désormais noirci, pour le déposer dans un trou préalablement creusé au pied de la Pierre de l’Inca. Puis le yatiri regagna le groupe d’où il était sorti. Il avait demandé la protection de la Pachamama et des divinités tutélaires pour l’ensemble de la communauté, avait sollicité des récoltes généreuses et des troupeaux en bonne santé.

C’était la première fois que Juan assistait à un tel rituel, et il l’avait observé avec respect et intérêt. Les Indiens montraient une telle ferveur lors des offices religieux que les autorités ecclésiastiques ne se formalisaient plus depuis longtemps de ces résurgences régulières de leurs anciens rites païens. Les Indiens n’avaient plus de temples où pratiquer leur religion et célébrer leurs dieux, mais ils avaient fait de la nature qui les entourait le plus beau et le plus indestructible des lieux de culte.

Les porteurs hissèrent à nouveau la statue sur leurs épaules, et la procession redescendit la colline en direction de l’église où une messe importante devait être célébrée.