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YANNICK MIREUR

L'autre voyage en Colombie

[ 09/07/08  ]

De la Colombie, les Français n'ont vu la semaine dernière que les images de la libération tout à fait extraordinaire d'Ingrid Betancourt et des autres otages. Mais le pays a été aussi le théâtre d'un acte politique très important : la visite de John McCain, le candidat républicain à la Maison-Blanche.

Le 2 juillet, soit le jour de la libération des prisonniers des FARC, McCain n'est pas venu en Colombie parler de la guérilla mais du libre-échange. Le sénateur de l'Arizona a voulu soutenir le traité de libre commerce qui attend depuis des mois une ratification au Congrès des Etats-Unis. La majorité démocrate s'y oppose, comme elle s'oppose à celle du traité de libre-échange américano-sud-coréen, dans une atmosphère protectionniste qui domine dans l'opinion américaine, particulièrement dans les Etats les plus touchés par l'innovation technologique et la concurrence internationale, la fameuse Rust Belt industrielle du Midwest et des Grands Lacs. En venant publiquement soutenir l'accord avec la Colombie, McCain prend le risque de déplaire à l'électorat ouvrier, traditionnellement démocrate, mais qui avait en partie voté pour le républicain Ronald Reagan en 1980 et 1984. Et cela en dépit de son programme de libéralisation et d'ouverture économique. Or l'enjeu est important aujourd'hui car cet électorat réside dans des Etats où se jouera en partie l'élection présidentielle de novembre comme l'Ohio ou la Pennsylvanie.

Le candidat démocrate Barack Obama, quant à lui, tempère son discours sur le libre-échange pour suivre la ligne de son parti, qui consiste à exiger des clauses sur les conditions de travail et l'environnement dans les accords de commerce afin que la concurrence des marchés émergents ne soit pas trop déloyale. En réaffirmant avec force ses convictions libre-échangistes, McCain fait un acte de foi courageux qui pourrait lui coûter électoralement.

D'autant que McCain ne s'est pas rendu seulement en Colombie. Sur le chemin du retour, le candidat républicain, qui s'était fait le champion d'une approche « conciliante » de l'immigration (c'est-à-dire pour la régularisation des sans-papiers qui vivent aux Etats-Unis depuis des années), s'est arrêté au Mexique.

Pour lui, les entreprises américaines ont besoin de la main-d'oeuvre d'Amérique latine. Il aura d'ailleurs l'occasion de revenir sur ce sujet brûlant à l'heure où elles se regroupent pour contrer les législations locales qui sanctionnent les employeurs de clandestins. La coalition ImmigrationWorks USA exerce ainsi un « lobbying actif » auprès des élus pour défaire les dispositions pesant sur les entreprises, PME ou grandes sociétés, qui font appel aux travailleurs illégaux.

La visite en Colombie et au Mexique apparaît dès lors comme un acte politique très fort dont il n'est pas certain que McCain recueille tous les fruits.

Il y avait cependant aussi beaucoup de diplomatie dans ce déplacement en Amérique latine. La venue de McCain en Colombie avait de quoi conforter le président colombien Alvaro Uribe, rempart conservateur dans une Amérique du Sud qui a viré à gauche, particulièrement la région andine assombrie par l'influence du Vénézuélien Hugo Chavez. Au Mexique, McCain a soutenu la lutte contre les cartels, priorité du président conservateur Calderon, enfonçant le clou sur le thème de la sécurité. Un thème qui restera son atout majeur face à Obama.

En affirmant ses positions contre l'humeur dominante et les politiciens qui préfèrent de ne pas dire tout haut ce qu'ils pensent tout bas, McCain fait preuve de courage. Mais cette attitude de dur à cuire qui mise sur le long terme, le jour où les électeurs se décideront sur les personnes et choisiront le candidat le plus « solide », celui qui paraît faire le meilleur commandant en chef, pourrait être à double tranchant. Elle pourrait pousser les électeurs vers un Obama plus prudent sur le commerce international.

Le passage de McCain en Amérique latine confirme en tout cas la dimension économique du débat de politique étrangère : la question du libre-échange est une « interface » entre les problèmes intérieurs et les relations extérieures de l'Amérique. Les deux candidats se démarquent, mais il n'est pas certain qu'au fond leurs différences soient si importantes, ni leurs politiques s'ils étaient élus.

YANNICK MIREUR est rédacteur en chef de la revue « Politique américaine ».
 
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