Le Dernier Homme Sur la Terre

25 de enero de 2005

Juan Segundo Rojas déposa ses deux bagages sur le plancher aux lattes disjointes et recouvertes d’une peinture blanche qui s’écaillait par endroits. Il jeta un regard désabusé sur l’unique pièce qui constituerait, une fois encore, et pour tout un mois, son logis. Ce n’était qu’une simple cabane, de forme pyramidale, n’ayant pour toute ouverture qu’une porte en bois, qui fermait mal, et une fenêtre, qui trouait l’un des côtés du toit de tôle, et qui, elle, ne s’ouvrait pas du tout.

Une petite table en copeaux pressés, recouverte d’une toile cirée, sur laquelle on ne faisait plus que deviner des motifs floraux aux contours dilués et aux couleurs évanouies ; un simple tabouret en bois, rangé sous la table quand il ne servait pas ; un lit de camp sur lequel se tordait, comme une limace géante prise de convulsions, un matelas pisseux et usé ; suspendu au mur du fond, et s’y accrochant aussi fermement qu’un tabernacle sur l’autel d’une église abandonnée, un placard à deux portes, peint et repeint avec un acharnement désespéré, d’un bleu ciel désespérant... c’était là le triste inventaire que Juan Segundo faisait chaque fois qu’il reprenait son service de garde, et qu’il pénétrait dans cette affreuse cahute que mettait à sa disposition la Compagnie qui exploitait autrefois Caleta El Cobre.

Trois ans déjà que la mine ne fonctionnait plus ! Avant qu’un consortium américano-chilien ne décidât sa fermeture, par suite de la chute des cours mondiaux du cuivre, Caleta El Cobre fourmillait d’une armée humaine, rassemblée ici pour exploiter le fabuleux filon. Caleta El Cobre était cependant restée un point sur les cartes, point d’où partaient deux pistes : celle du nord rejoignait la Panamericana ; l’autre, qui longeait la côte, menait jusqu’à Paposo, un petit village de pêcheurs situé à une cinquantaine de kilomètres plus au sud. Juan Segundo aurait été bien incapable de dire comment le filon avait été découvert, mais il aurait pu raconter ce qu’avait été la vie ici, si toutefois il y avait eu quelqu’un pour l’écouter.

Les tonnes de cailloux et de terre, dégagées pour établir le dernier tronçon de la piste du nord, avaient servi de remblais pour l’édification de deux plate-formes gigantesques, dressées face à l’Océan Pacifique. Les eaux avaient été forcées de céder du terrain, vaincues par la puissance mécanique des machines. Depuis, écumante de rage, elle lançait ses vagues sur les brisants qu’on lui avait opposés dans un ultime et dernier affront.

La première plate-forme, adossée aux contreforts de la cordillère côtière, desservait les deux pistes, dominant la seconde, plus large, à laquelle on accédait par une pente douce, après avoir franchi la cabane du poste de garde. Des baraquements avaient été dressés afin d’accueillir ouvriers, contremaîtres et ingénieurs venus des principales villes du nord du Chili, et attirés, sur cette terre isolée, par les mirages d’un meilleur salaire. Certains avaient laissé derrière eux femmes et enfants, maison et affection ; d’autres n’avaient rien quitté, parce qu’ils n’avaient rien et qu’ils attendaient tout.

Juan Segundo avait été l’un des premiers à être embauché à Caleta El Cobre. En raison de sa petite taille et de son âge avancé, le recruteur l’avait jugé peu fait pour conduire une machine puissante ou pour occuper un poste sur le site d’exploitation du minerai. Aussi lui avait-il confié le poste de garde, en alternance avec un autre employé.

Quand la mine avait fermé, au bout de deux années, et que les ouvriers eurent été renvoyés chez eux, seuls Juan Segundo et son collègue Guido avaient gardé leur emploi. Même fermée, la mine, les baraquements, le matériel restaient l’entière propriété de la Compagnie qui, pour éviter les vols et le vandalisme, avait décidé d’y maintenir une surveillance constante.

Mais aujourd’hui, un mois sur deux, les deux hommes ne régnaient plus que sur des baraques vides, des machines rouillées, et sur trois chiens qui, eux, vivaient ici à demeure, gratifiant indifféremment les gardiens de leur affection.

Juan poussa un profond soupir, et commença à déballer ses affaires. Bien que la Compagnie veillât à ce que ses deux Cerbères ne manquassent de rien, Amélia, comme à son habitude, avait rempli tout un sac en toile de conserves de légumes, de boîtes de sardines, de poisson fumé, de pain, de beurre, de tabac et de quelques cannettes de bière Cristal.

Le trésor d’Amélia, comme il aimait à appeler le contenu de son sac, et qui doublait presque les provisions fournies par la Compagnie, lui arrachait chaque fois le même sourire de tendresse et de reconnaissance. Du fond de son autre sac, qui contenait ses draps, son linge et son modeste nécessaire de toilette, il tira, enveloppée de papier journal, une photo encadrée, prise le jour de leur mariage. Il la regarda avec nostalgie. Trente années d’une existence difficile et ingrate avaient métamorphosé ce jeune couple en noir et blanc, mais aux yeux remplis des couleurs de l’amour et de l’espérance, en un vieux ménage floué par la vie, mais toujours suspendu aux ailes du bonheur conjugal.

La contemplation de sa photo de mariage faisait toujours renaître en lui les mêmes souvenirs, à chaque fois de plus en plus lointains. Avant sa rencontre avec Amélia, il n’avait pas manqué de succès auprès des femmes de Santiago. Elles aimaient passer leurs longs doigts aux ongles peints, et chargés de bagues, dans son abondante toison noire ; collées contre lui, entraînées dans un tango diabolique par les envoûtements mélancoliques du bandonéon, elles cherchaient, dans ses yeux de charbon, les vestiges d’une vertu perdue depuis longtemps. Après plusieurs années de galanterie et de conquêtes faciles, dont tous les séducteurs finissent un jour par se lasser, Amélia était arrivée, offrant à Juan les qualités d’un amour sincère.

Née sur Chiloé, envoyée à Santiago pour assister une tante à mieux vivre ses derniers jours, Amélia avait gardé la farouche indépendance des habitants de son île, et l’énergie inaltérable d’une fille de paysans. Juan Segundo était le voisin de la vieille tante en question, et leur rencontre avait eu lieu dans la cour aux pavés humides de l’immeuble qu’il habitait dans le quartier Providencia.

Amélia avait toujours été une femme solide, et la modeste robe de mariée laissait déjà deviner les formes rondes et pleines qui finiraient par effacer, plus tard, les lignes douces de la gorge, et absorber la délicieuse fermeté de la poitrine. Juan était, pour sa part, entré dans la vieillesse avec la résignation d’un homme aux poches pleines de désillusions. Il avait laissé beaucoup de ses beaux cheveux noirs au fond des casques de chantier, et trop de larmes avaient coulé de ses yeux, emportant avec elles les reflets noyés des belles danseuses d’autrefois.

Il posa la photo sur la table après en avoir essuyé le verre du revers de sa manche. D’un sachet plastique, il sortit un exemplaire de l’une des premières éditions du Canto General, qu’il gardait toujours avec lui, et qu’il lisait et relisait, bien qu’il en connût maintenant chaque poème par cœur. Pendant ce mois de complète solitude, il aurait pu se passer de bière, de tabac, voire même de nourriture, mais jamais de sa photo et de son livre.

Ses provisions rangées, son lit fait, il quitta la cabane, mit le cadenas sur la porte, et fit sa première ronde, accompagné des trois chiens. Quelques heures plus tôt, au moment de la relève, son collègue Guido lui avait fait un rapport oral et rapide des évènements intervenus au cours du mois précédent. Certaines personnes, contraintes de vivre à l’écart du monde, cherchent inévitablement à se créer des faits, des incidents qui viennent rompre leur terrible solitude. L’événement le plus insignifiant, la circonstance la plus inhabituelle prennent, à leurs yeux, des dimensions gigantesques, amplifiées de surcroît par les exagérations de la parole, quand, enfin délivrées de leur silence forcé, elles peuvent en faire le récit. Guido était un brave garçon, mais il avait le défaut de faire partie de cette catégorie d’individus. Aussi Juan, familier du bonhomme, avait-il écouté son compte-rendu d’une oreille faussement attentive.

Il avait devant lui un peu plus d’une heure avant que la nuit ne tombât ; c’était le temps nécessaire pour faire le tour des installations et, ensuite, préparer tranquillement son repas. Les chiens le précédaient, l’attendaient, le suivaient, langues pendantes, fouettant l’air de leurs queues. Les animaux n’avaient pas de nom, et répondaient tous les trois ensemble aux sifflements ou aux appels de Juan. Ce dernier admirait l’amitié qui liait ces trois compères ; il ne les avait jamais vus se battre, ni pour la nourriture, ni à cause d’une caresse dispensée à l’un plus qu’aux autres. Ce trio ne comprenant aucune femelle, leur abstinence sexuelle constituait pour Juan un sujet constant d’étonnement et de mystère. Si toutefois il leur arrivait d’avoir des rapports entre eux, il se disait qu’ils devaient les pratiquer en cachette !

Juan se dirigea tout d’abord vers les baraquements qui s’alignaient parallèlement les uns aux autres ; opposant leurs flancs au vent violent, qui parfois faisait trembler portes et fenêtres. Deux baraques abritaient les dortoirs, constitués de vingt petites pièces comprenant chacune deux séries de trois couchettes superposées. Il ne subsistait des lits que les sommiers à ressorts, abandonnés là comme des carcasses rongées. Juan fit le tour des deux dortoirs, jetant un regard méticuleux dans chaque pièce, au travers des vitres empoussiérées. Il pénétra ensuite dans l’ancien réfectoire, où plus de deux cents hommes prenaient leur repas lorsque l’activité de Caleta El Cobre battait son plein. Le réfectoire était l’endroit dans lequel Juan s’attardait un peu plus ; il s’appuyait contre le chambranle de la porte, allumait une cigarette, et laissait courir ses yeux sur les longues tables autour desquelles des hommes fatigués ou joyeux s’étaient rassemblé pour parler des femmes, du travail, et parfois aussi de politique. La pièce opérait sur Juan comme un charme : il croyait réentendre les rires, les cris, les bâillements, mêlés aux cliquetis des fourchettes et des couteaux, et aux bruyantes aspirations des cuillères pleines de soupe. De la pointe de leur canif, certains avaient gravé dans le bois des tables une date, un prénom ou deux initiales, entourées d’un cœur percé d’une flèche, message d’amour mystérieux et d’expression universelle.

Les hommes étaient partis ; leurs ombres, autrefois projetées contre les murs par les ampoules électriques, s’étaient peu à peu évanouies dans les brumes marines. Juan écrasa sa cigarette en sortant, referma la porte avec l’énorme cadenas, et porta ses pas vers les camions et les bennes, dressés sur leurs pneus cyclopéens, et rassemblés comme un troupeau de vieilles bêtes prêtes pour l’abattoir. Ces géants de ferraille avaient cessé de faire trembler la terre par leurs formidables rugissements, terrassés pour l’heure par la rouille qui les gangrenait un peu plus chaque jour.

Il termina sa ronde par les petites baraques qui occupaient l’extrémité sud de la plate-forme, et qui avaient abrité les bureaux des contremaîtres et des ingénieurs. Les registres, les cartes, les armoires en fer remplies de papiers et de dossiers avaient été emmenés, pour servir d’archives à l’histoire de la mine, le jour où lui et tous ceux qui y avaient travaillé auront disparu, et qu’il ne subsistera plus que des mots de papier pour raconter.

Juan regagna enfin sa cabane au moment où le soleil commençait à tremper dans l’océan. De son poste d’observation, d’où il dominait toute la baie, il scruta l’horizon, à la recherche des premiers signes de la Camanchaca. Ce phénomène naturel, très particulier à cette région du Chili, se produisait presque tous les soirs. Dès le coucher du soleil, d’épaisses brumes s’élevaient de l’océan formant comme un gigantesque couvercle. Cette masse nuageuse avançait inexorablement, poussée vers la côte par un léger vent d’ouest, enveloppant les vagues, les rochers, les oiseaux et les hommes. Seule la cordillère côtière lui opposait une résistance farouche, lui interdisant l’accès aux terres intérieures. Sous ses aspects menaçants, la Camanchaca laissait, en s’évaporant le matin, un trésor d’humidité dont bénéficiaient les plantes et les hommes de la région. Si la cordillère côtière constituait un rempart naturel contre la Camanchaca, elle privait aussi l’intérieur du pays de cette ressource de pluie. Le désert d’Atacama demeurait désespérément minéral, coincée pour l’éternité entre elle et la majestueuse chaîne des Andes qui, à l’est, formait le deuxième rempart aux invasions nuageuses.

Ce soir-là, Juan ne distingua rien au-dessus de l’océan : la Camanchaca ne serait pas au rendez-vous cette fois-ci ! Le ciel resterait dégagé, révélant la Voie Lactée et son écharpe étoilée ; la nuit s’annonçait douce et sereine. Les derniers cormorans s’empressaient de rejoindre leur abri nocturne, rasant les eaux d’un vol rapide et décidé.

Afin d’économiser les réserves de gaz qui servaient à l’éclairer et à cuire ses repas, Juan profitait toujours de la dernière demi-heure de lumière naturelle pour préparer son dîner. A quelques centaines de kilomètres au sud du tropique du Capricorne, et au mois d’août, la nuit venait vite, et s’installait pour onze ou douze heures. Juan n’avait jamais apprécié les repas en solitaire ; il estimait que les plaisirs de la table se vivaient à plusieurs. Pris seul, un repas n’était plus qu’une formalité, réclamée par les organes vitaux qui ne manquaient jamais de se faire entendre. Amélia savait que son homme pouvait oublier de se nourrir, aussi remplissait-elle son sac de victuailles en lui faisant promettre d’y faire honneur, et de ne pas trop favoriser la part des trois chiens, compagnons muets et insatiables de ses repas.

Après avoir dîné, il alla s’asseoir sur un rocher, alluma une cigarette et se laissa envelopper par la nuit. La Voie Lactée était là, fidèle, majestueuse et indifférente à la solitude de Juan Segundo. C’était pour lui, le seul, l’unique et absolu spectacle. Quand sa nuque lui faisait trop mal à force d’avoir la tête levée, il s’allongeait de tout son long pour l’admirer encore plus longtemps. La terrible Camanchaca le privait souvent de ce plaisir, aussi s’y adonnait-il avec délectation les nuits où elle ne venait pas. Il les appelait ses maîtresses ; et Amélia ne manquait jamais de sursauter quand il prononçait ce mot. Pour la rassurer, il lui expliquait que la Camanchaca était la maîtresse jalouse, acariâtre, possessive au point de le dissimuler aux regards du reste des hommes ; la Voie Lactée, elle, était la maîtresse souveraine, distante, inaccessible, plus soucieuse de se faire aimer que d’aimer. Piquée dans son amour-propre, Amélia haussait les épaules, lui conseillant de cesser de lire les poésies du señor Neruda qui lui montait à la tête ! Juan n’avait jamais trompé Amélia, mais il ne pouvait s’empêcher de commettre avec les étoiles la plus sublime des infidélités.

Il se résolut enfin à se relever avant qu’il ne s’endormit complètement sur le sable, bercé par le chant hypnotique des vagues envoyées en sacrifice contre les rochers et les brisants.

Il alla chercher sa torche électrique et se rendit à la citerne d’eau douce pour remplir un jerricane. Avant de fermer la porte de la cabane, il souhaita la bonne nuit aux trois chiens, alluma une bougie qu’il posa sur le tabouret, ôta ses baskets, et se coucha tout habillé. Il lut quelques poèmes, puis se sentant gagné par le sommeil, il souffla la bougie, et ne tarda pas à s’endormir, veillé par les étoiles qui lui faisaient de l’œil à travers la lucarne.

*

Deux semaines s’étaient écoulées depuis qu’il avait repris son poste de garde. Le matin du deuxième dimanche, Juan se réveilla avec un mauvais pressentiment qu’il mit sur le compte d’un sommeil qu’il avait eu agité. Il se leva rapidement, et sortit aussitôt. Les brumes ne s’étaient pas encore évaporées, recouvrant toute la baie de la même couleur grise. Contrairement à leur habitude, les trois chiens n’étaient pas là à l’attendre. Il s’en étonna, et siffla trois fois. Ses sifflements retentirent à peine dans l’air chargé d’humidité qui enveloppait Caleta El Cobre. Les chiens semblaient avoir quitté l’endroit, eux qui étaient là depuis si longtemps ! Il s’interrogea sur les raisons de cet abandon, et se rassura en se disant, qu’après tout, ils n’appartenaient à personne, et que, pareils à tous les chiens sans maître, ils jouissaient simplement des privilèges de la liberté.

Il décida de faire sa première ronde sans attendre, et pour la première fois depuis qu’il était à Caleta El Cobre, il sortit du placard une boîte à sucre en fer, sur laquelle s’affichaient, telles des cartes postales, les plus célèbres monuments des capitales européennes. Elle abritait, rangée dans un fourreau de cuir, une arme à feu et une boîte de munitions. Juan n’aimait pas les armes, mais, cette fois-ci, il fut presque rassuré de la trouver à sa place, et parfaitement entretenue. Il glissa quelques balles dans le barillet, mit la sûreté et rangea le revolver dans la poche de son blouson.

Il ne remarqua rien d’anormal, ni autour des baraquements, ni autour des camions, mais il ne décela aucune trace des chiens. En remontant vers la cabane, il se dit que les deux prochaines semaines allaient être bien pénibles sans eux ! C’est alors qu’il se rendit compte qu’aucune barque de pêcheurs n’était encore passée ; s’il ne les voyait pas toujours, au moins entendait-il le bruit caractéristique de leur moteur. Il savait que les hommes partaient tôt pour leur journée de pêche, et qu’ils prenaient à peu près toujours la même direction ; et à cette heure-ci, il aurait déjà du en voir passer cinq ou six !

Mais la mer était terriblement déserte, et dressé face à elle à la recherche du moindre signe de vie, il eut le sentiment que c’était elle qui, cette fois, l’observait. Son malaise grandissait, il se sentait envahi par un irrésistible sentiment d’abandon. Il n’avait pas peur, mais il était inquiet : ce pressentiment à son réveil ; les chiens qui avaient disparu ; les pêcheurs qui n’étaient pas passés... tout ceci était bien inhabituel.

Ce jour-là, plus que jamais, Juan Segundo se força à manger. Il comptait sur les conserves d’Amélia pour se remonter le moral, et retrouver, dans l’expression de son talent culinaire, un peu de l’amour de sa femme. Ne voulant pas rester inoccupé, il entreprit de nettoyer la cabane de fond en comble et en sortit le pauvre mobilier ; il fit ensuite sa lessive ; démonta et remonta le revolver avant de le remettre à sa place dans la boîte en fer. Il se réjouit de ne pas avoir eu à s’en servir, et sourit de son petit moment de faiblesse qui l’avait encouragé à mettre sa confiance dans cet engin.

Après sa deuxième ronde de la journée, il s’installa sur son rocher favori, face à un soleil généreux qui avait enfin réussi à chasser la Camanchaca. Il s’était muni de son livre et de sa radio qu’il alluma pour écouter les informations de l’après-midi. Quand il ne faisait pas ses rondes, ne s’amusait pas avec les chiens, ne trompait pas Amélia avec les étoiles ou qu’il ne lisait pas à la lueur d’une chandelle, réfugié dans sa cabane les soirs où la Camanchaca venait lui rendre visite, il écoutait la radio avec un petit transistor à piles.

Si les radios locales l’agaçaient souvent avec leurs slogans publicitaires débiles, et leurs chansons d’amour sirupeuses qui inondaient les ondes et agressaient ses oreilles d’amateur de vraie poésie, il ne pouvait pourtant pas se passer de ces voix sans visages qui faisaient illusion sur sa solitude. La radio lui était certes moins indispensable que la lecture, mais il était important pour lui de savoir ce qui se passait dans le pays et dans le monde. Il écoutait donc de préférence les flashes d’information, et la laissait allumée lorsque les programmes musicaux étaient agréables à écouter. La radio lui avait offert deux grands moments dans sa vie ; deux moments différents mais qui l’avaient profondément marqué, et qu’il n’avait jamais pu oublier.

Le premier avait été l’alunissage d’Apollo XI, et les premiers pas de l’homme sur la Lune : Juan avait envié ces hommes qui s’étaient rapproché des étoiles pour lesquelles il avait, déjà à cette époque, un petit faible. L’autre événement, tragique celui-là, avait été le dernier discours prononcé par le Président Allende, le 11 septembre 1973, depuis le Palais de la Moneda, pris d’assaut par les militaires putschistes. Ces deux épisodes de l’histoire des hommes n’avaient bien sûr rien de commun entre eux ; cependant Juan les reliait par un fil ténu : les espoirs, que le premier avait fait naître dans son cœur, avaient trouvé leur fin dans le second. L’un l’avait fait rêver, l’autre l’avait fait pleurer...

Mais lorsqu’il mit l’appareil en marche, celui-ci cracha d’horribles grésillements rendant la réception complètement inaudible. Juan eut beau tourner le bouton dans tous les sens, il ne parvint à capter aucune station de radio. Soupçonnant l’usure des piles, il retourna à la cabane pour les changer. En plaçant chacune des nouvelles batteries dans le poste de radio, l’inquiétude qu’il avait ressenti le matin, et qu’il avait réussi à éloigner alors qu’il s’agitait avec frénésie, recommença à le submerger. C’est avec fébrilité qu’il remit l’appareil en marche : rien ! Le silence total ! Ni musique, ni voix, ni grésillements... l’appareil n’émit aucun son.

Juan resta quelques instants à considérer son transistor. Il ne savait plus que penser, mais une petite voix intérieure, porte-parole de sa conscience, lui disait que le démonter pour le réparer s’avérerait inutile. Il laissa le poste allumé et le posa sur la table, avec l’espoir d’entendre, à tout moment, quelque chose en sortir.

Ce soir-là, Juan s’endormit difficilement. Il ne pouvait détacher ses yeux de son poste de radio mystérieusement réduit au silence. Il n’avait trouvé aucune explication aux événements de la journée, et ses questions étaient restées sans réponse. L’âpreté de son existence l’avait toujours confronté aux dures réalités d’une vie dénuée de toute forme de mystère. La pénible vérité des larmes, de la sueur et du sang, qu’il avait tant de fois affrontée, demeurait affreusement incompatible avec les forces magiques de l’Univers. Pourtant Juan se demanda si, ce jour-là, le Mystère n’avait justement pas fait irruption dans sa vie ; et la Lune qui, à travers la lucarne, projetait ses lueurs fantomatiques sur la toile cirée de la table, semblait s’introduire chez lui pour lui faire certaines révélations.

Les deux dernières semaines de son service de garde se passèrent sans nouvel incident. Juan se résigna à les passer seul, sans les chiens, sans les barques des pêcheurs, sans la radio. Le jour de la relève arriva enfin, et il l’accueillit avec une joie insoupçonnée.

Il rangea ses affaires ; remballa dans son sac les dernières provisions d’Amélia, donna un ultime coup de balai à la cabane, et attendit l’arrivée du véhicule de la Compagnie qui devait amener Guido, et le reconduire, lui, à Taltal.

Pour tromper son impatience, il alluma une cigarette et lut quelques pages du Canto General. Il regarda sa montre : encore quinze bonnes minutes avant qu’il ne distingue le nuage de poussière que la camionnette soulevait dans son sillage, et que l’on apercevait de loin. Juan replongea dans sa lecture, levant la tête vers le sud à intervalles réguliers. Il lut ainsi cinq, six puis dix pages ; les vers du poète lui devenaient indifférents ; il ne parvenait pas à s’intéresser à ce qu’il lisait. Il consulta une nouvelle fois sa montre : la voiture avait maintenant vingt minutes de retard sur l’horaire convenu. Juan ne distinguait rien à l’horizon, ni nuage de poussière soulevé dans les airs, ni reflet de soleil dans un pare-brise. Il retourna à la cabane prendre la paire de jumelles avec laquelle il suivit le tracé de la piste qui longeait la côte. Il ne vit rien qui annonça qu’on venait le chercher.

Il envisagea l’hypothèse d’un accident mécanique, un problème de moteur, un pneu crevé ou quelque chose de ce genre, ce qui arrivait souvent sur cette mauvaise route.

Dans ce cas il faudrait bien plus d’une heure pour réparer. Juan refusa de céder à la panique, et décida d’attendre encore une heure.

A six heures du soir, il attendait toujours. Le véhicule n’était pas venu, et la nuit allait tomber d’ici quelques minutes. Il se résigna donc à passer une nuit de plus à Caleta El Cobre, et s’allongea tout habillé sur le matelas. Il s’endormit avec la résolution de partir à pied dès le lever du jour.

Par chance, le lendemain matin, le ciel était complètement dégagé, offrant une parfaite visibilité à des kilomètres à la ronde. Juan quitta la cabane dès les premières lueurs de l’aube, emmenant avec lui toute la réserve de nourriture, fournie par la Compagnie, et qu’il aurait du, conformément au règlement, laisser à la disposition de Guido. Ajoutées à celles qui lui restaient du trésor d’Amélia, ces provisions constitueraient un complément de nourriture non négligeable en cas de complications inattendues. Après quelques hésitations, il jugea plus prudent d’emmener avec lui le revolver et ses munitions.

Il se dirigea vers la piste du sud, et quitta la mine sans se retourner. C’était la première fois qu’il quittait cet endroit sans en confier la garde à un autre ; la relève n’avait pas eu lieu pour des raisons inconnues, mais Juan ne pouvait s’empêcher de considérer son départ comme un abandon de poste. Il tenta de surmonter sa culpabilité en se disant que les circonstances l’exigeaient, qu’il avait attendu jusqu’au dernier moment, que quelques chose n’allait pas, et qu’il n’en aurait pas la révélation en restant à la mine.

Paposo, le village vers lequel il se dirigeait, se trouvait à une cinquantaine de kilomètres au sud de Caleta El Cobre. Même en marchant à un rythme régulier, et en s’accordant une ou deux pauses, Juan estima qu’il n’y serait pas avant la tombée de la nuit. La piste n’avait aucun secret pour lui ; il en connaissait chaque virage, chaque nid-de-poule, chaque piège. Elle était difficile à négocier en voiture, mais à pied ses dangers seraient facilement surmontés ; à condition de ne pas l’emprunter de nuit, la mer n’étant jamais très loin de ses abords : un faux pas, et la chute était assurée !

La région de Paposo, flanquée à l’est par les sommets de la Sierra Vicuña Mackenna, et à l’ouest par l’Océan Pacifique, constituait une zone tout à fait particulière et originale. Alors qu’au-delà de la sierra, le désert d’Atacama étalait ses étendues exclusivement minérales, ici des milliers de fleurs surgissaient régulièrement au printemps, se frayant un passage entre les cactus Copiapoa et les éboulis rocheux. Les hautes tiges des Pattes de Guanaco courbaient leurs fleurs mauves sous les impulsions répétées de la brise marine ; les massifs de Suspiros envoyaient leurs rameaux tentaculaires à l’assaut du granit, cherchant à corrompre la rudesse des rochers par la fragilité de leurs corolles ; d’autres cactus dressaient leurs bras épineux vers le ciel, et sur lesquels s’accrochaient, certains soirs, les lambeaux brumeux de la Camanchaca, offrant à ces fils de la sécheresse, les délices des contrées pluvieuses.

Juan constata rapidement que les oiseaux et les insectes, habituellement si nombreux en cette période de floraison, avaient eux aussi déserté les lieux. Les fleurs répandaient leurs appâts parfumés qui se dissolvaient dans l’air, et auxquels ne répondait plus aucun pollinisateur. Les gros rochers recouverts de guano, qui formaient des tâches lumineuses et éblouissantes sous le soleil, avaient été délaissés par les assemblées de cormorans, de fous et de mouettes.

A deux reprises, Juan quitta la piste pour se diriger vers des campements de pêcheurs établis le long de la côte. Ces hommes, originaires de Taltal ou de Paposo, se faisaient déposer là par les rares véhicules qui circulaient sur la piste, y restaient quelques jours avant de retourner en ville, vendre le produit de leur pêche. Juan les connaissait tous, et il espérait bien pouvoir se rassurer auprès de l’un d’entre eux. Mais il ne trouva personne dans ces cahutes de bric et de broc. Les filets étaient restés suspendus entre les poteaux dressés, quadrillant l’horizon comme des toiles d’araignées géantes ; dans des seaux en plastique, des amas de poissons se décomposaient dans une eau verdâtre. L’odeur était infecte, mais Juan ne vit aucune mouche bourdonner autour de cette pourriture. Il appela plusieurs fois, espérant voir quelqu’un apparaître de derrière les rochers. Mais le vent emportait sa voix, la faisant courir au-dessus des vagues, pour finalement la noyer plus au large.

Il passa la nuit suivante dans l’une de ces cabanes, et arriva à Paposo tôt dans la matinée. Paposo n’était pas un village récent, et déjà à l’époque de la colonisation espagnole, les Indiens Chango habitaient les lieux. Pourtant les dizaines de maisons, qui se dressaient face à une petite baie, étaient construites avec des matériaux si modestes, et certaines étaient si délabrées, qu’un visiteur étranger aurait pu penser que ce village était là à titre temporaire ; qu’il n’avait ni passé lointain, ni avenir proche. Avant de traverser le village, la piste bordait de grandes prairies naturelles où paissaient habituellement quelques ânes. Juan dépassa la centrale électrique qui alimentait la région, installée avec l’aide d’ingénieurs français une dizaine d’années auparavant, et dont les câbles s’élançaient à l’assaut de la sierra, et aborda les premières maisons. Les nombreux chiens errants étaient en général les premiers à accueillir les visiteurs de leurs aboiements, attirant les habitants sur le pas de leur porte ou interrompant leurs conversations. L’arrivée d’un véhicule attisait particulièrement la nervosité des chiens, qui dans leur folle inconscience, prenait la voiture en chasse, au risque de passer sous les roues.

Juan ne fut accueilli par aucun aboiement. Le village était plongé dans un silence si pesant que Juan avait l’impression de le porter sur ses épaules, et de sentir ses talons osseux lui taillader les côtes. Il s’arrêta au beau milieu de la piste et regarda autour de lui. Les villageois n’avaient même pas pris la peine de fermer la porte de leur maison ; certaines étaient restées grandes ouvertes ; des ménagères avaient abandonné des bassines pleines de linge prêt à être lavé ou suspendu pour sécher ; les enfants avaient délaissé leurs jouets de fortune qui traînaient dans la poussière ; sur le mur d’un appentis, Juan vit même, suspendu à un clou, le cadavre noirci d’un lapin que l’on n’avait pas fini d’écorcher.

Les habitants avaient déserté le village, et de façon précipitée, interrompant leurs activités, et n’emmenant rien avec eux. Juan fut soudain parcouru d’un frisson ; une terrible angoisse le saisit à la gorge. Que s’était-il donc passé ? Où étaient partis tous ces gens ? Juan ne comprenait rien à cette succession d’évènements anormaux qu’il affrontait maintenant depuis quinze jours. Il en vint à supposer qu’une catastrophe s’était produite, et qui aurait touché la région et ses habitants. Mais pourquoi aurait-il été épargné, lui, le modeste gardien de mine ? Aurait-il été plus à l’abri dans sa cabane qu’en tout autre lieu ? Il lui fallait absolument des réponses à chacune de ces questions. Juan ne supportait pas d’être tenu dans une telle ignorance ! Mais y aurait-il seulement encore quelqu’un pour lui répondre ?

Il chercha des yeux l’enseigne en tôle qui lui indiquerait l’endroit où il pourrait trouver un téléphone. Il repéra une cabine aux vitres brisées, qui jouxtait la petite épicerie du village. Il décrocha le combiné et le porta à son oreille. Après avoir introduit quelques pesos dans l’appareil, il entendit avec soulagement les petits signaux indiquant la tonalité, et composa le numéro pour appeler chez lui. Les quelques secondes qui s’écoulèrent ensuite lui parurent être une éternité, et il eut le sentiment que la connexion n’avait jamais été aussi longue à se faire, puis une voix, que Juan trouva horrible à entendre, lui annonça que son numéro n’était plus en service !

Il raccrocha le combiné avec fureur, maudissant l’appareil et les services des télécommunications. Il composa et recomposa son numéro plusieurs fois, mais la même voix, indifférente à son angoisse, répétait son froid message. Juan quitta la cabine sans prendre la peine de remettre le combiné à sa place, ni récupérer ses pièces de monnaie, et laissant la voix enregistrée se perdre dans le vide.

Il se laissa tomber à terre, la tête entre ses mains, ses larmes coulant sur ses joues brûlantes. Il pleurait plus par inquiétude pour Amélia que par la détresse de sa propre situation. Il se calma enfin, essuya ses larmes et se releva. Déboussolé, il dut réfléchir quelques minutes à ce qu’il allait maintenant pouvoir faire. Il jugea que rester à Paposo ne servirait à rien, et il décida de poursuivre sa route jusqu’à Taltal. Mais la distance à parcourir était encore très longue, et il était épuisé. Il se souvint alors avoir aperçu, un peu auparavant, une bicyclette posée contre le mur d’une maison. Grâce à elle, il arriverait chez lui plus rapidement. Par chance, elle était munie de deux sacoches dans lesquelles Juan put mettre les sacs qui contenaient toutes ces affaires.

Il laissa Paposo derrière lui, et se dirigeant vers Taltal, il se demanda s’il n’était pas le dernier homme sur la Terre.

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