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Noël à Calama

Comme ils ne voulaient pas venir à Santiago, nous avons décidé d’aller les rejoindre à Calama pour Noël. Je parle des arrières grands-parents de mes enfants. Octogénaires, bon pied, bon oeil, l’esprit sain, vif et intact. Redoutables !

Les filles s’embourgeoisent et partent en avion tandis que je prends la route deux jours avant avec Gaby, l’infatigable baroudeur. Nous prenons toutefois la précaution d’emporter dans nos valises un foie gras venu spécialement du sud-ouest, une bouteille de vendanges tardives pour l’accompagner, ainsi qu’un fameux Cabernet-Sauvignon qui nous permettra de savourer l’assortiment de fromages français qu’emporte Claudia dans sa valise. Et c’est parti !

À 100 km de Santiago, deux gentlemen vêtus de vert kaki m’attendaient pour verifier mes papiers et la révision technique de la voiture. Je me dis : « Bon, ça commence bien ! » C’est marrant comme on finit par créer des liens étroits, une espèce de subtile complicité avec des gens qui, à priori, ne vous ressemblent pas. Côté papiers voiture et révision technique, tout est en règle, pas de problèmes. Mon permis ? Je lui donne mon permis international. Il le regarde sous toutes les coutures. Apparemment, il n’en a pas vu beaucoup d’autres auparavant. Pourquoi pas mon permis chilien ? Parce qu’il est périmé depuis six mois, car comme j’ai fait la demande de résidence définitive il y a huit mois et qu’elle n’a toujours pas abouti, je n’ai plus de résidence temporaire, plus de carte d’identité chilienne, plus de carte consulaire et plus de permis chilien. Facile, non ? Je suis en fait une espèce de sans-papier quoi ! Le brave pandore ne m’a pas demandé d’explications et m’a souhaité bon voyage. Ouf !

Halte à Los Vilos pour des crevettes pil-pil, nuit à Vallenar parce que Gaby voulait manger dans un restau qui lui avait plu. Il devient gourmet ce petit animal ! Détour par Bahia Inglesa et ses Saint-Jacques Pil-Pil au « Plateao ». On prend des habitudes ! Deuxième nuit à Tal-Tal où nous n’avions jamais mis les pieds. Hôtel bord de mer où Gaby a cru qu’il pourrait faire du ski car sur l’enseigne est écrit « TV-SKY ». Bon, à neuf ans, quand on parle couramment le français et l’espagnol, on ne maîtrise pas forcément l’anglais !

Dernière étape, Calama, où les grands-parents nous attendaient. Foule en liesse à l’aéroport pour le retour de Cobreloa, le club de foot local, qui vient de battre le Colo-Colo à Santiago. Jour de gloire ! Finalement, le grand-père et moi finissons par récupérer les filles. Le soir m’attendait mon lit en portefeuille, soigneusement préparé par la grand-mère et Gaby. Mais comme elle me fait le coup régulièrement, cette fois, je n’ai pas réagi et c’est elle qui ne s’est endormie qu’à deux heures du matin. C’est fou comme elle aime les blagues répétitives d’étudiant boutonneux ! Veillée de Noël dignement fêtée, cadeaux à foison, bien ! Mais si nous avons fait 1600 bornes pour voir les grands-parents, c’est quand même que ça vaut le détour, alors, je vais essayer d’expliquer pourquoi, parce que, chacun dans leur genre, ce sont de sacrés phénomèmes.

La Grand-Mère

Vous avez compris qu’elle n’est pas du genre tristounette. Parmi ses blagues préfèrées, celle de s’assoir sur un truc gonflé qui imite le son d’un gros pet, de préférence en présence de gens qu’elle ne connaît pas et qu’elle voit pour la première fois, ou crever les ballons de baudruche des petits enfants avec une aiguille, dans le dos des parents. Les mioches se mettent à chialer et c’est elle qui les console en faisant la leçon aux parents. ¡Qué mala ! Une fois, elle s’est acheté une mini-jupe et l’a mise juste avant que le grand-père ne rentre du boulot en voulant lui faire croire qu’elle était sortie dans cette tenue et qu’elle venait de rentrer. Le grand-père est trop impassible pour tomber dans ce genre de piège. Il s’est contenté de hausser des épaules. Mais c’est qu’elle ne se lasse pas ! Alors, un peu d’histoire et je tente de vous raconter d’où elle vient.

D’abord, elle s’appelle Libertad. Étrange nom, n’est-ce pas ? Tout le monde l’appelle Liber. Son père, espagnol et républicain convaincu, l’a donc affublée de ce nom. Alors qu’il était capitaine dans les milices républicaines et combattait les troupes franquistes, il dût se réfugier en France après la défaite, en ayant perdu tout contact avec sa famille. Sa femme, avec ses enfants, était aussi réfugiée en France, et avec acharnement, le recherchât et le retrouvât au Boulou. Elle avait pris avec elle une valise où se trouvaient les vêtements de rechange nécessaires afin qu’il soit présentable. Il prît le train pour Bordeaux pour demander du travail au maire de l’époque, que connaissait vaguement son frère. Le maire lui dit : « Ne cherche pas de travail, reste ici, dans deux semaines, tu en auras ». Il le mit alors en contact avec Pablo Neruda, qui avait été nommé Consul Spécial pour les réfugiés espagnols par le président Pedro Aguirre Cerda qui lui avait dit : « Tu vas aller sauver ces gens car le Chili en a besoin ». Et c’est ainsi que le père est devenu le secrétaire de Neruda pour l’embarquement du « Winnipeg » qui amena au Chili, officiellement 2500, mais en réalité entre 3500 et 4000 réfugiés espagnols. Pendant ce temps, la mère et ses enfants étaient dans un camp de réfugiés à Navilly sur Saône, et quand il a appris cette nouvelle à Neruda, 6 jours avant le départ du bateau, il s’est fait incendier et a été probablement l’un des premiers espagnols à connaître la signification du mot « Huevón ». Le « Winnipeg » est arrivé le 3 septembre 1939 avec la famille au complet, quelques jours avant le déclenchement de la deuxième Guerre Mondiale. Un mois de traversée sur un bateau qui transportait notamment Leopoldo Castedo, auteur d’une encyclopédie du Chili et Roser Bru, peintre et premier prix des Arts Chiliens.

Le Grand-Père

Alors là, c’est autre chose. Galicien, il est têtu comme un breton ! Mais d’une sagesse infinie. Il se définit lui-même comme « un hombre de pocas palabras ». Il fait partie de cette race des Grands Bâtisseurs. Ingénieur civil sans diplôme, autodidacte, maître d’oeuvre, une santé de fer et un caractère en béton. Si un jour vous allez voir un match de foot dans le nouveau stade de Quito, en Équateur, vous vous assierez sur les gradins dont il a dirigé la construction avec mon beau-père. Sa dernière fierté : la construction d’une plateforme de 18 mètres de diamètre destinée à recevoir les instruments qui collectent les informations des quatres télescopes du VLT ( Very Large Telescope) installés à Paranal, près d’Antofagasta. C’est le télescope le plus puissant au monde avec des miroirs de plus de 8 m de diamètre et de 18 cm d’épaisseur. 22 tonnes au total ! L’ensemble équivaut à un télescope de 16 m de diamètre et avec les trois télescopes auxiliaires de 1,8 m de diamètre, la définition des images sera de 0,0005 secondes d’arc, ce qui revient à pouvoir observer un homme sur la Lune ! Alors, pourquoi tant de satisfaction ? Parce que construire une plateforme en béton de 18 m de diamètre quand on a droit à seulement deux dixièmes de mm de dénivellation, c’est un sacré défi ! Eh ben il a réussi à n’avoir qu’un dixième de mm de différence. Il a reçu les félicitations publiques du Directeur Général du projet. Il doit réaliser d’autres travaux du même type pour les Anglais et les Japonais. Sacré mec, non ?

Et à plus de 80 berges, il bosse encore ! Il fût très attentif à mon discours quand je lui expliquais pourquoi je faisais grève contre la réforme des retraites. Lui, il n’a pas le choix. À chaque rencontre, on essaie bien de le persuader de raccrocher, mais c’est plus fort que lui. Un bâtisseur, je vous dis ! Et un monstre de travail ! Et têtu, mais têtu ! Ah, il n’est pas gallego pour rien !

Et les geysers du Tatio ? On avait bien dit qu’à notre prochaine visite, la destination serait incontournable. Et bien, nous y sommes allés, la famille au complet. On prend le mini-bus à quatre plombes du mat, on fait vingt fois le tour de San Pedro de Atacama pour trouver l’hôtel où sont hébergés Judith et Sharon, les deux derniers passagers. Hôtel fantôme ? On est parti sans eux. Nous ne les connaîtrons pas. Et à six heures, on est sur place à 4300 mètres d’altitude, dans le cratère du volcan. Des fumerolles s’échappent de la terre de ci, de là provenant d’eau bouillante remontant à la surface. À cette altitude, l’eau bout à 70 ºC environ. Attention, danger, ne pas s’approcher trop des sources car aux alentours la terre est meuble et un bain dans de l’eau à 70 º n’est pas recommandé pour la santé ! Vision un peu décevante à priori, on s’attendait à un spectacle plus grandiose. Mais ça ne faisait que commencer. Par contre, il y a intérêt à être bien couvert. Comme quand tu vas aux sports d’hiver : - 10ºC. Et encore, on est en été. Imagine en hiver ! Et au fur et à mesure que le soleil tend à poindre son nez, cela s’anime. Les colonnes de vapeur grandissent. Les sources d’eau chaude intensifient leurs jets. Notre chauffeur prépare le petit déjeuner en faisant chauffer le lait près de l’une d’elles. C’est juste avant que le soleil ne se lève que les jets de vapeur sont les plus importants et atteignent quelques 40 mètres de haut. Tout le cratère se retrouve dans la vapeur. Alors là, oui, c’est impressionnant. Dès que le soleil se lève, tout retombe lentement et à 8 heures, c’est pratiquement terminé sauf pour le plus grand geyser qui soufflera jusqu’à 9 heures, tandis que les enfants se baignent dans une piscine naturelle d’eaux thermales. Pour revenir à San Pedro, nous prendrons une autre route, qui nous permettra d’admirer la faune andine : vicuñas, perdrix, flamands roses. Petite halte dans un village où l’on déguste une brochette de viande de lama. Et ben, c’est vachement bon ! Arrivée à San Pedro vers midi. Retour à Calama chez les grands-parents. L’après-midi servira à récupérer pour reprendre la route le lendemain matin.

Mais le grand-père a décidé de prendre quelques jours de vacances, ce qui est très rare, pour aller passer le nouvel an à Iquique, où va se trouver également sa fille. Et il invite Gaby. Évidemment, le gamin est fou de joie à l’idée de passer quelques jours seul avec ses arrière-grands parents, de pouvoir se baigner à la plage de Cavancha et d’y essayer sa rutilante voiture tout-terrain télécommandée dans le désert et les dunes. Il leur montrera le chemin pour aller manger au resto « Boulevard » de mon pote Richard di Pasquale. Une dame que nous avons connue au Tatio a qualifié Gaby de 4X4, ce qui est une appellation qui me paraît lui aller comme un gant. Je reviendrai donc seul à Santiago en voiture, les bourgeoises en avion, et Gaby reviendra plus tard en avion bien accompagné puisqu’encadré de sa grand-tante, Ximena Vidal, une des 110 députés de la République Chilienne, et de son mari, Ramón Farías, le maire de l’Illustre Municipalité de San Joaquín. Deux jours de voiture avec une halte à La Serena et me voici de retour à la maison, où m’attend une excellente nouvelle. J’ai obtenu la résidence définitive et je vais enfin pouvoir sortir de la clandestinité ! On est tous ravis de ce Noël à Calama et d’avoir fait réellement plaisir aux grands-parents. Il ne nous reste plus qu’à fêter comme il se doit, la nouvelle année.

À tous les Francochilenos et aux autres, j’adresse mes meilleurs voeux pour 2004. Que cette année soit pour vous symbole de réussite personnelle et professionnelle.

¡ SALUD !


Vos commentaires

  • Le 6 septembre 2005 à 05:10, écrit par xvidal@vtr.net

    Jean Mi, no había leído tu historia, a pesar que mi madre estaba feliz de ser parte de un cuento familiar que se había publicado en Francochilenos.com.
    Realmente me emociona ver escrita por un observador el significado que han dejado mis padres no solo en ti, sino en todos los que los han conocido, creo que es una de los hermosos regalos que nos da la vida, no dejar huellas solamente en la familia más cercana, sino trascender y dejar un hilo de historia al que de alguna manera todos pertenecemos
    Ximena Vidal, la diputada