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Le réveil des fantômes du désert de l’Atacama

C’est l’histoire d’une rencontre. Une de celles qui rendent les voyages inoubliables... Victor est Chilien. Il a une trentaine d’années. Il vit au beau milieu du désert. Le désert de l’Atacama, qui regorge de trésors insoupçonnés. Texte et photos de Martin Courcier

C’est l’hiver au Chili. Les habitants de Santiago, la capitale, située dans la région centrale, grelotent. A l’extrême sud du pays, les températures atteignent les moins 20 degrés. Mais dans le nord du pays la situation est inverse. Le soleil tape fort. Victor, jeune Chilien métis - signe d’une descendance à la fois indienne et européenne - se protège à l’ombre d’un mur. Le désert de l’Atacama, réputé pour être le plus aride de la planète, il y vit depuis cinq ans. « Mon père travaillait pour la marine. Ses missions se déroulaient dans les territoires australs du Chili, raconte-t-il avec entrain. Avec ma famille, nous avons donc parcouru le sud du pays de long en large. Une fois mon père à la retraite, mes parents sont partis découvrir le nord. L’endroit les a enchantés. Ils ont décidé d’y ouvrir une petite auberge. Je les ai suivis. »

Paysage lunaire

Située à environ 1300 km au nord de Santiago, le long de l’interminable route rectiligne - la Panaméricaine - qui mène au Pérou, l’hôtel familial accueille aussi bien les touristes en soif d’aventure que les camionneurs solitaires. A quelques mètres de ce « Bagdad café » à la chilienne, baptisé Alto de Carmen, Victor a construit sa maison. Un simple empilement de briques et des tôles en guise de toit. « Le juste nécessaire » pour cet employé d’une saline qui mène une vie frugale, avec sa femme et son fils.

Habitué aux montagnes, lacs et autres fjords qui caractérisent le sud du Chili, Victor s’est rapidement approprié les terres arides du désert. « Ici pas l’ombre d’un arbre. Mais un décor envoûtant, s’exclame cet amoureux des grands espaces. Un endroit à la beauté sauvage que je n’échangerais pour rien au monde. » Debout devant sa maison, Victor regarde au loin. Devant lui, à perte de vue, se dessine un paysage lunaire marqué par des étendues rocheuses, des volcans aux cimes enneigées, une sècheresse extrême, un ciel pur et un fabuleux silence. Très prisé des astronomes, le désert de l’Atacama, qui occupe la majeure partie de la région Nord du Chili, abrite deux des plus grands télescopes du monde. C’est dans cet espace sans limites que l’Agence spatiale américaine, la NASA, testa les petits véhicules qui visitèrent Mars. Les passionnés des astres ne sont pas les seuls à fréquenter cette terre de démesure. « Certains viennent ici à la rencontre des extraterrestres, raconte Victor. Ils passent des jours entiers à attendre, perdus au milieu de nulle part. Une fois, j’en ai vu un revenir bredouille, maigre comme un fil. Je lui ai alors donné un peu d’argent pour qu’il puisse rentrer chez lui », dit-il le sourire aux lèvres.

La conquête de l’or blanc

De précieux gisements strient les terres du désert. C’est le cas du salpêtre. Utilisé comme engrais par les peuples précolombiens, les Espagnols employèrent ce « sel de pierre », après la colonisation, comme explosif pour l’extraction des minerais. Dans les années 1830, des entreprises s’implantèrent sur le territoire de l’Atacama - que se partageaient à l’époque le Pérou et la Bolivie - et les exportations de salpêtre vers les Etats-Unis et l’Europe démarrèrent. « Face aux convoitises suscitées par cette matière première, le Pérou entreprit la nationalisation de ses mines, raconte Victor. Le gouvernement bolivien décida, quant à lui, de taxer les mines installées sur son territoire. Des décisions qui ne satisfirent pas les entreprises chiliennes et britanniques. Celles-ci poussèrent alors l’armée chilienne à occuper la région, signant le début de la guerre du Pacifique. En gagnant cette guerre en 1884, le Chili annexa le territoire de l’Atacama et priva les Boliviens de tout accès à la mer. Un enclavement que ces derniers refusent toujours d’accepter », souligne le jeune Chilien.

En 1900, l’industrie du salpêtre était contrôlée en majorité par les Anglais. Les nombreuses « oficinas salitreras » (mines de salpêtre) drainèrent dans leur sillage des milliers de travailleurs et leur famille. « A l’époque, les ouvriers, originaires pour beaucoup du sud du Chili, étaient payés en jetons. Ces jetons leur permettaient de consommer les produits de l’entreprise. Rien d’autre », s’exclame Victor. Une situation inique qui, couplée à des conditions de travail et de vie précaires, poussa de nombreux mineurs à se révolter. La région devint alors le berceau des premiers syndicats, des premières luttes ouvrières et des premières grèves massives. Grèves qui se heurtaient souvent à une répression brutale, comme celle survenue il y a 100 ans et connue sous le nom de la « tragédie de l’école Santa Maria d’Iquique ». « Pendant plusieurs jours, des milliers de grévistes, Boliviens, Chiliens et Péruviens, se réunirent dans une école pour protester contre des conditions de travail inhumaines, raconte Victor. Mais l’armée mit fin au mouvement en ouvrant le feu et en tuant plus de 3000 ouvriers. Une période sanglante de notre passé », lâche le Chilien, les yeux dans le vague.

Une terre de souvenirs et d’isolement

Afin d’accueillir les travailleurs et leur famille, les entreprises construisirent de véritables villages qui fonctionnaient en totale autarcie. Car dans la région, aucune trace de vie à des centaines de kilomètres à la ronde. Cet isolement, Victor en fut le témoin direct. C’était il y a quelques mois. L’enfant que sa femme et lui attendaient arriva plus tôt que prévu. Et Victor dut s’improviser médecin : « L’hôpital le plus proche est à une centaine de kilomètres d’ici. Alors pas le temps de réfléchir. J’ai pris mon courage à deux mains... L’expérience fut magique », dit-il, le regard émerveillé. Cette coupure avec la « civilisation » peut néanmoins se révéler plus dangereuse. C’est le cas chaque été, lorsque l’« invierno boliviano » (l’hiver bolivien), phénomène météorologique caractérisé par des pluies violentes, plane au-dessus de l’altiplano chilien et bolivien. « En janvier 2006, nous fûmes durement touchés, raconte Victor. Des avalanches d’eau tombèrent. La pluie s’infiltra dans la terre craquelée et des torrents de boue se déversèrent. Des routes furent alors détruites, isolant des centaines de personnes. » 

Lors de la seconde guerre mondiale, les usines de salpêtre décrétèrent un embargo sur les exportations à destination de l’Allemagne, privant ce pays d’une matière première stratégique, puisqu’elle servait à fabriquer de la poudre à canon. Des ingénieurs allemands inventèrent alors le salpêtre artificiel, mettant fin à la période de gloire de l’or blanc. « Toute une économie s’effondra, laissant à l’abandon des familles entières, raconte Victor. Deux mines survivent encore aujourd’hui. Les autres sont tombées en ruine. » C’est le cas de Chacabuco, énorme enceinte qui accueillit jusqu’à 4000 personnes. Victor aime s’y promener - la mine est située à une dizaine de kilomètres de chez lui. Il déambule à travers les maisons vides et dépecées après des années d’abandon, reconstituant dans son imaginaire la vie d’antan : « Ici, il n’y a plus que des fantômes. Le village, qui grouillait autrefois, est redevenu désert. Mais il reste rempli d’âmes... »

En 1971, Chacabuco fut érigé monument historique par Salvador Allende, alors président du Chili. Puis vint le temps de la dictature, pendant lequel l’ancienne mine de salpêtre se transforma en camps de concentration. « Après le coup d’Etat militaire de 1973, Pinochet enferma ici de nombreux prisonniers politiques, raconte Victor, la voix grave. Mais cette histoire, on en parle peu au Chili. La cicatrice est encore loin d’être refermée. » Autour de l’enceinte, de nombreuses barrières mettant en garde contre les mines antipersonnel portent la marque de ce passé sombre. Sur les murs des maisons du village, des messages gribouillés par les déportés laissent entrevoir l’horreur. « Afin de protéger le lieu contre le vol et le vandalisme, un ancien prisonnier politique décida de s’installer ici, explique Victor. Il y vécut seul pendant 15 ans, jusqu’en 2006. Aujourd’hui, une fondation allemande s’occupe de la restauration du site... »

« L’escargot vit mieux dans sa coquille »

Pour arriver à Chacabuco, mieux vaut être bien informé. Car les panneaux qui indiquent la présence de l’ancienne « oficina », située à quelques kilomètres de la Panaméricaine, se comptent sur les doigts de la main. « Les touristes qui s’arrêtent dans le coin viennent moins pour visiter le village que pour se reposer, raconte la femme de Victor, d’origine allemande, qui participe à la rénovation du théâtre de Chacabuco. Mais ceux qui ont la chance de découvrir les villages fantômes témoins de l’épopée du salpêtre sont toujours émerveillés. » Preuve en est ce couple de photographes néerlandais. « Ils voulaient prendre des clichés sensationnels, s’exclame Victor en rigolant. Je les ai emmenés dans le cimetière d’une mine abandonnée. Ils en sont revenus estomaqués. » Il y a de quoi. Dans ce lieu tout droit sorti d’un film d’horreur, où les tombes furent ouvertes par des pillards sans scrupules, la terre, très sèche et salée, permet une exceptionnelle conservation des corps. « Aujourd’hui, des groupes mystiques viennent ici pour communiquer avec les esprits, raconte Victor, le sourire aux lèvres. La première fois que je les ai vus arriver, tout de noir vêtus, je me suis demandé si je rêvais. Je m’attendais à tout sauf à ça. » 

La nuit est tombée sur Alto de Carmen. La température a sévèrement baissé. Assis par terre, Victor, ses frères et ses cousins se réchauffent au son des guitares, charango et autres tambours : « Quand j’ai vu les mineurs dans leurs habitations, je me suis dit : l’escargot vit mieux dans sa coquille », chantent-ils, honorant la musique de Violeta Parra, célèbre artiste qui parcourut le Chili dans les années 1950 à la découverte du folklore traditionnel de son pays. Victor, les yeux dans les étoiles, s’endort. Quant aux fantômes, ils continuent de veiller...


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