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A 10 ans de l’arrestation de Pinochet

Jeune journaliste, Olivier Bras était au Chili lorsque la justice anglaise a fait ce qui, aussi bien pour ses victimes que pour ses détracteurs, avait pris des allures de rêve impossible : voir l’ancien dictateur rendre compte de ses actes. En cette année de 100ème anniversaire de la naissance de Salvador Allende et de 20ème anniversaire du "Non" à Pinochet, le témoignage d’Olivier Bras appelle à la reflexion et au débat. Nous t’invitons à le faire ici même.


Je ne suis finalement pas allé à la péninsule de Valdés. Les baleines me tendaient pourtant les nageoires en cet automne 1998. Le trajet était simple : arrivée à Santiago le 17 octobre, quelques jours dans la capitale avant de mettre le cap sur la Patagonie, la Terre de Feu, puis de remonter vers le Nord, du coté argentin. Un périple de quatre semaines qui devaient me permettre de réfléchir un peu à ce que je voulais faire. Jeune journaliste, je rêvais à l’époque de reportages et de correspondance. J’avais d’ailleurs jeté mon dévolu sur une destination, l’Irak. Un séjour de 18 mois en Jordanie m’avait permis de mieux connaître le Proche-Orient et je voulais tenter ma chance dans la capitale irakienne. Mais avant, j’avais droit à un petit voyage en Amérique du Sud où je n’avais jamais mis les pieds.

Quatre longues semaines

Les quatre semaines initialement prévues ont finalement duré trois ans et demi. L’itinéraire choisi n’a pas non plus été respecté. Une information est venue tout changer : l’arrestation à Londres d’Augusto Pinochet, le 16 octobre 1998. En arrivant le lendemain dans la capitale chilienne, je réalise vite que la nouvelle tourne en boucle à la radio et à la télévision. Mes quelques mots d’espagnol ne me permettent malheureusement pas de comprendre ou d’en savoir plus. Heureusement, je dois me rendre le jour même de mon arrivée chez un couple de Français installé dans la capitale chilienne. Chez eux, je peux accéder à Internet et comprends alors l’importance ce qu’il se passe exactement.

Le nom de Pinochet ne m’évoque alors pas grand-chose, hormis des souvenirs du lycée. Il était situé dans une ville française qui a accueilli une grande communauté d’exilés chiliens pendant la dictature. Les enfants de certains d’entre eux militaient aux Jeunesses communistes et parlaient d’une féroce dictature. Tout cela se déroulait à des milliers de kilomètres. Loin, bien trop loin pour moi à cette époque.

Malgré mes maigres connaissances et mon espagnol très limité, j’ai saisi dans les heures qui ont suivi la portée de cette arrestation. J’ai vu les unes de journaux avec la photo de Pinochet et le titre « Detenido ». J’ai été surpris de découvrir deux baffles crachant de la musique devant un petit café du centre de Santiago et de voir à l’intérieur des gens se tombant dans les bras. J’ai rencontré d’anciens exilés rentrés au Chili qui ont su me guider. J’ai vu des manifestations. Peu à peu, je me suis fasciné pour cette actualité et pour l’histoire de ce pays. Et j’ai eu envie de rester au Chili pour raconter tout cela, travaillant ensuite plusieurs années pour des journaux et radios francophones.

Dix ans après...

Dix ans après, je songe encore souvent à la portée de ce 16 octobre. Pas sur ma vie personnelle ou professionnelle, mais sur le cours de la vie politique du Chili. Je ne suis pas politologue ou sociologue et il m’est difficile de lister avec précisions toutes les conséquences de cette arrestation. Mon métier est d’écouter, de faire raconter, et de rapporter. J’ai entendu les victimes de la dictature raconter leur soulagement de voir Augusto Pinochet enfin poursuivi par la justice. J’ai été surpris par leur prudence et leur réserve, de peur « que les militaires ne fassent quelque chose ». J’ai rencontré des partisans de Pinochet qui m’ont craché toute leur haine de ces Européens imbéciles et ignorants. Mais peu à peu, les propos ont changé. Les premiers ne voulaient plus avoir peur et parlaient plus librement, tandis que les autres préféraient soudainement se taire. Dans les deux camps, j’ai écouté des récits personnels difficiles. Certains me parlaient des souffrances endurées, d’autres de la difficulté de vivre sous le gouvernement de l’Unité Populaire avant le Coup d’Etat. Écouter, raconter. Et peu à peu, s’immerger dans cette société.

Pinochet a fini par être libéré, extradé, puis est revenu au Chili en mars 2000. Les poursuites judiciaires se sont multipliées contre lui dans son propre pays mais il n’a jamais été jugé. Il est décédé en décembre 2006, à l’age de 91 ans. Que se serait-il passé au Chili sans son arrestation dans la capitale anglaise ? Comment celui qui était alors encore sénateur à vie aurait bouclé son parcours politique ? Toutes ces questions seront probablement soulevées de nouveau à l’occasion du dixième anniversaire de cet événement. Car cette date est entrée dans la mémoire de nombreux Chiliens qui se souviennent encore avec précision de ce qu’ils faisaient au moment où ils ont appris l’arrestation de Pinochet. Comme on se souvient d’une date importante qui a jalonné l’histoire d’un pays.

- L’arrestation de Pinochet à la télévision française


Vos commentaires

  • Le 16 octobre 2008 à 20:33, écrit par Jaime Palet Kohn

    Dites-donc les amis. Commémorer Allende c’est bien. Se réjouir de l’arrestation de Pinochet c’est bien. Exiger de la justice pour les victimes c’est très bien. Mais vous ne pensez pas que la meilleur commémoration, le meilleur hommage et la meilleure justice serait que le Chili devienne enfin quelque chose de plus qu’un pays du genre "nouveau riche sympa" ? Quelque chose qui, au moins au niveau de l’état d’esprit -soyons réalistes- ressemble un peu à ce qui justifie nos hommages à Allende ?

    • Le 17 octobre 2008 à 03:32, écrit par JMH

      Bien sûr, Jaime. Tu vas nous expliquer comment faire... J’attends...

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