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Caryl Ferey : la jeunesse chilienne est la seule capable d’inverser le cours des choses

Corinne Delaunay est partie en quête de quelques explications pour mieux comprendre Condor (le roman), son auteur, sa démarche et son regard sur un Chili où les fantômes du passé et les rêves de justice continuent de s’entrechoquer. Une interview de Caryl Ferey.

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Montage : Francochilenos

Francochilenos : A chaque roman, une ambiance, un pays, vous vous imprégnez de la culture du pays. Combien de temps restez-vous sur place ?
Caryl Ferey : Deux voyages de un à deux mois à chaque fois. En tout cas, je n’écris pas. En voyage...je voyage.

F : La genèse de vos livres est-elle dans ces voyages ou elle est plutôt le fruit de rencontres ?
CF : Tout d’abord c’est de la doc, puis les voyages et surtout les rencontres. Elles changent tout.

F : On retrouve un lien entre Gabriela, l’héroïne de Condor et Jana, celle de Mapuche. L’idée de Condor est-elle apparue après avoir travaillé sur votre précédent roman ?
CF : En réalité mes premiers contacts mapuches se trouvaient au Chili, où leur situation n’a rien à voir avec l’Argentine. Je savais donc que je retournerais au Chili.

F : Dans certains passages, je vous vois comme un journaliste d’investigation : quelles ont été vos sources ? Comment avez-vous pu passer au-delà de l’oubli des Chiliens vis à vis de leur histoire ?
CF : Je travaille comme un journaliste pendant un an avant de me lancer dans l’écriture du roman. Étant un «  outsider » je n’ai pas de tabou, ce qui me laisse beaucoup de latitude pour évoquer le pays. Je rencontre surtout beaucoup de gens qui ont souffert de cette amnésie. Mon rôle est aussi de réactiver la mémoire du pays, du moins pour ceux qui ont oublié…

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F : Avez-vous rencontré Camila Vallejo ?
CF : Non, elle (et ses troupes) négociaient avec Bachelet pour les réformes de l’éducation. Dommage !

F : Gabriela et Camila représentent la génération "Y", qui semble apporter les changements nécessaires dans le monde puant du néolibéralisme. Votre fille Emma a le même âge que les protagonistes. Sentez-vous un sursaut de vie chez cette génération de Français ?
CF : Non, pas vraiment. Les jeunes sont comme nous, ils cherchent un radeau. Ca ne nous empêchera d’être heureux, malgré tout.

F : Dans quelles conditions avez-vous écrit L’infini cassé ? [1]
CF : Je le sens comme un chant de fin du monde, un chant mortuaire de notre planète, un chant difficile pour moi à lire, tant la violence est immense…

CF : Croyez-vous-en une autre fin ? Une fin où les hommes se réveilleraient de la vision limitative imposée par une poignée ?
CF : J’ai une vision assez pessimiste de l’espèce humaine, où une minorité suffit à écraser les majorités. Il nous reste l’amour, la poésie, la rage et l’envie de vivre autrement. Vaste combat…

F :Esteban a une prescience de son histoire familiale. Il n’aurait pas pu écrire l’Infini cassé s’il n’avait pas accès à cet inconscient collectif de la haute société chilienne. Il vit un véritable séisme. Croyez- vous au destin ?
CF : Je crois qu’on devient ce qu’on donne à la vie, le mouvement. Les gens qui se mentent deviennent fatalement malheureux, par lâcheté, peur le plus souvent. Ca demande une énergie folle de réaliser ses envies, rêves ou désirs. Mais c’est le seul chemin valable, pas celui d’entasser de l’argent.

F : Avez-vous rencontré des retornados sur place ? ou des francochiliens ? Le personnage de Stefano est-il un peu d’eux ?
CF : Difficile de trouver sa place entre la vie, l’indifférence de toute une société et ce devoir de mémoire. Le drame de Stefano (est d’avoir) avoir arrêté de vivre. Et oui, j’ai rencontré tous les gens que vous évoquez. Ils sont ma matière, ma mémoire.

F : Pensez-vous que la pierre d’achoppement de la société chilienne est l’oubli ou l’indifférence ?
CF : Je le crains, du moins pour la majorité des post 30/35 ans. Il n’y a que la jeunesse chilienne à pouvoir inverser le cours des choses.

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F : Quand et comment avez-vous entendu parler des mapuches ?
CF : Grâce à Benetton, qui mettait des barbelés sur leurs terres.

F : Avez-vous rencontrée la machi Ana ? Comment avez-vous eu accès aux symboles mapuches ? Avez-vous pris part à une cérémonie ? Etes-vous sensible au mysticisme, à l’ésotérisme ?
CF : J’ai rencontré la machi, assisté à une cérémonie pour les prisonniers mapuches que j’allais visiter à Angol. Je ne suis pas du tout ésotérique mais il y a des choses qui nous dépassent. Tant mieux.

F : Condor va-t-il être publié au Chili et comment croyez-vous qu’il sera accueilli ?
CF : Trop tôt pour savoir. Mais Mapuche est traduit en Castillan…

F : Y aura-t-il un autre livre en Amérique du sud ?
CF : Très probablement. Je pars en Colombie au printemps prochain…

F :Et la dernière...êtes-vous devenu accro aux Pisco sour et donnez-moi une adresse où les boire en France…
F :Ça devient un peu à la mode, les bars à cocktails. Certains en servent. Le mieux, c’est encore d’acheter une bouteille de pisco dans une boutique péruvienne ou chilienne et d’inviter des amis à partager ce délice pour excités.

Propos recueillis par Corinne Delaunay

- Lire le commentaire d’Eduardo Olivares sur Condor


P.-S.

- Condor, de Caryl Ferey. Editions Gallimard - Collection Série Noire. 416 pages

Notes

[1Conte "halluciné et surréaliste" écrit, dans le roman, par Esteban, l’un des personnages principaux.

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