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La Sagrada Familia : Tout est surface !

Journaliste, critique de cinéma et membre de l’équipe de Francochilenos, Pamela Biénzobas connaît le travail de Sebastian Lelio qu’elle considère, entre autres, comme un "créateur d’atmosphères". Voici son regard sur La Sagrada Familia.

Après plus d’un an passé à parcourir et se faire remarquer dans le circuit festivalier, l’un des films chiliens le plus intéressant et sans doute important des dernières années arrive aux écrans français. La Sagrada Familia(LSF)n’est peut-être pas (ou peut-être oui, peu importe) le meilleur film chilien. Il n’est clairement pas un film parfait, et il est loin d’être un film « définitif » sur quoi que ce soit. Heureusement. En fait, son irrésistible charme et son indiscutable fraîcheur résident largement dans le manque de prétentions dans ce sens. L’important, et le plus intéressant du film de Sebastián Lelio (Campos, à l’époque), est que c’est un film pour le plaisir de faire du cinéma. LSF ne se veut pas LE portrait du Chili, LE représentant de ce qui, à tort ou à raison -ou tout simplement par les besoins pratiques des étiquettes- on a nommé ici et là nouveau cinéma chilien. Il n’a pas non plus l’anxiété suicide des premiers films qui veulent résumer tout l’univers, l’idéologie et l’esthétique de son réalisateur. Et il fait de la liberté que ceci lui donne sa plus grande force.

Pourquoi « décrire » un film tout d’abord par ce qu’il n’est pas ? Parce qu’il y a inévitablement des attentes. D’une part à cause de la bonne réception du film ailleurs et, d’autre part, à cause de tout cet imaginaire croisé sur nos pays qui fait que, depuis presque quarante ans, la réception française des productions culturelles chiliennes fonctionne par assimilation ou opposition à des clichés. Or, la réalité montrée par LSF étonnera sans doute beaucoup. Soit. Pour info, il s’agit d’une réalité qui n’est ni se prétend nullement représentative, mais qui est bien réelle.

Ceci dit, qu’est-ce que c’est, donc, que La Sagrada Familia ? Un film imparfait, jouissif et sincère qui montre. Point. On peut ajouter plusieurs compléments d’objet à cette phrase, mais une caractéristique constituante de LSF est dans ce verbe : le film montre. Il ne décrit pas, ne discourt pas, n’analyse pas, ne propose pas, et ne raconte presque pas non plus. Dans LSF, tout est surface, tout est mouvement. Nulle quiétude, nulle stabilité nous permet d’aller un peu plus loin, d’observer un instant plus longtemps pour essayer de creuser dans les personnages, les rapports, les situations. Le montage (partie fondamentale de la réalisation) coupe directement dans l’action, sans permettre une introduction aux scènes. D’ailleurs, le montage du son, avec des dialogues qui ne finissent que quand on est déjà sur la prochaine situation, brouille les possibles coupes. On passe sans transition, sans possibilité de réflexion, d’un plan à l’autre et d’une scène à l’autre.

Un film "en mouvement"

La vraie action dans LSF n’est pas ce que les personnages font, mais, très littéralement, le mouvement même : des corps dans l’espace, et de la caméra dans l’espace, ce qui revient au mouvement de l’espace dans l’écran. Mouvement sans cesse, souvent gratuit -comme le film, comme la vie-, qui accuse et se constitue d’une anxiété, une inquiétude sautillante, un refus du repos de peur, peut-être, de l’immobilité. L’important n’est pas, pour la plupart du film, dans le but du mouvement ou des déplacements, le contenu des dialogues ou des gestes. Franchement, en général, les personnages ne sont pas assez attachants pour qu’il nous importe ce qui leur arrive. Mais ça ne fait rien. C’est le flux que nous regardons, c’est ce qui se passe dans cette surface qui attire, qui fait de nous des voyeuristes séduits par ces morceaux de vie tantôt frivole, tantôt intense, tantôt transcendante, tantôt banale.

Si l’histoire même n’est pas fondamentale, par contre ce qui fait que le film se maintient et fascine jusqu’à la fin est le talent de Sebastián Lelio, dans chacun de ses rôles de réalisateur, de metteur en scène, de directeur d’acteurs, de scénariste (dans une conception assez particulière) et -peut-être plus que tout autre chose- de monteur, pour la création d’atmosphères, la transmission de sensations. Notamment la tension sans répit qui fait de l’écran un lieu où tout équilibre, où tout lien es précaire et peut exploser à tout moment. Et quand un premier long-métrage est capable d’atteindre ça non pas par le discours verbal mais par une utilisation fraîche et libre des ressources du cinéma, il est réjouissant d’être les témoins de la naissance d’un regard original et d’un vrai talent.

- Lire : la critique des Cahiers du Cinéma (Faire click sur l’image ci-dessous)


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